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III- Les Thermes de Khalfia

Entre les plis du visage crispé d’Alakai, des larmes chaudes et abondantes ruisselaient en torrents sinueux et tourmentés.

 

Seule dans le Salon des Fantaisies, elle avait lu la missive transmise par Bichine, sa Sentinelle. Sa gorge nouée ne laissait aucun son se frayer un chemin hors de ses entrailles bouillonnantes.

 

Elle peinait à respirer, la rage prenait possession de son corps des sabots à la pointe de ses cornes, comme une entité rouge et démoniaque… Puis elle se souvint de la vie que son ventre abritait, et essaya de s'apaiser, de ne pas transmettre cette haine à cet être innocent…

Qui n'aurait rien connu de la guerre, et qui, elle se promettait, connaîtrait un monde de paix tôt ou tard.

 

Ce maudit augure reçu des mains de son innocente confidente pouvait changer la réalité de ce monde. Mais pour cela, Alakai devrait… 

Elle secoua la tête en un tintement de chaînes et bijoux, et leva un menton digne, fixant sa glace au loin. 

 

Était venue l’heure des décisions; des choix. Alakai avait besoin de concertation.. Et elle savait exactement où trouver la paix nécessaire.

Plus bas que terre, dans le ventre même de cette falaise qui sert maintenant de repli aux Capri unis. Mais elle devait éviter le bain de foule qui menait à sa destination… Les thermes de Khalfia.

 

Alakai se retira du Salon, pour se vêtir d’une longue cape noire, transformant sa silhouette fine et élégante en une masse sombre et difforme, mais demeurait néanmoins en elle une dernière once de délicatesse. La cape traînait au sol, dissimulant ses sabots d’or. Seuls ses yeux dorés et étincelants trahissaient son secret. Cependant, ils brillaient d’une détermination si rare que personne n’oserait soutenir son regard.. Ni le reconnaîtrait.

 

Ainsi dissimulée, elle s’éclipsa de l’Appartement, et entama sa descente dans les bas-fonds de la Forteresse…

 

Cela faisait bientôt une heure qu’Alakai avait quitté ses quartiers, et qu’elle déambulait dans les galeries. Les Capri, apprêtés de leur robes d’apparat, regardaient la misérable silhouette flottante d’Alakai avec dédain. Qui, si ce n’est quelque miséreux, oserait, en cette période festive, rester ainsi négligé? Ils ignoraient alors ce manant, qui n’était autre que leur Reine sous couverture.

 

Si une seule personne peut dissimuler ses émotions, maquiller ses angoisse; une foule, brassant les peurs et les joies de tous, pourrait difficilement mentir. Alakai voyait alors; à travers l’effervescence des ruelles, une sorte de profonds deuil et inquiétude. La perte du Roi et de la Famille Royale fut une décapitation, une amputation pour le peuple Capra… Sa gorge se resserra... C’était le jour de la fête de l’Hiver qu'eut lieu cette tragédie; et ils pouvaient craindre qu’elle ne se reproduise à nouveau…

 

Elle se redressa alors, éclaircissant sa gorge, sans perdre de vue sa destination. Echoppes; portes monumentales et arches se succédaient, les unes après les autres. Ce parcours était parsemé des touches lumineuses et colorées des décorations de la fête, qui commençaient à prendre forme. Et enfin, son pèlerinage s'acheva sur une petite place; qui avait l'air si ordinaire.

 

Alakai était enfin seule. Elle baissa alors sa capuche, et respira profondément; canalisant toute son énergie sur le plat de ses sabots. Elle marchait délicatement sur le sol rocailleux de la place, sondant les souterrains, ressentant toutes les vibrations de la roche dans son corps.  Un vide sous le sol perturba les ondes de son énergie, elle s’arrêta; se mit à genoux et récita:

 

،أيتها الارض الكريمة

 إفتحي بطنك؛

 و تناولي جسدي بكامله

Oh sainte Terre, 

Ouvre ton ventre,

Et sustente-toi de mon corps tout entier.



 

La lumière blanche se dissipait. Alakai était nue dans l’eau, dépouillée de tout ornement. La pureté de son corps ainsi privé de toute distinction lui rappelait l’insouciance de son infance. Les voûtes de pierre, si blanches et si lisses, offraient aux thermes de Khalfia une atmosphère sanctuaire… Le silence régnait, la Reine pouvait entendre les battements de son cœur et son sang qui coulait dans ses veines, puis se répandre dans son utérus plein d’une vie et d'une énergie nouvelles. L’eau ondulait au rythme de son pouls, enveloppant d’une paix harmonieuse son corps dépourvu de tout artifice.

 

Elle laissait ces ondes pénétrer son âme par les pores de sa peau, les fibres de ses muscles, ses vaisseaux capillaires, ses artères, son cœur noué qui maintenant s’apaisait petit à petit, purifié.

Il faisait suffisamment sombre pour ne pas être ébloui par la blancheur de la pierre, mais pas assez pour ne pas pouvoir contempler l’étendue des bassins qui se succédaient à l’infini.

 

Alakai était si seule que sa voix intérieure résonnait en écho, se réverbérant sur les voûtes. Cette paix était assez appropriée pour un dialogue intérieur qui déterminerait l’avenir du peuple Capra…

 

En un dernier flot d’énergie, l’eau jaillit autour d’Alakai, elle la sentit lutter pour l’assaillir, virevolter autour de son corps, aussi impénétrable que ses pensées.

 

Mais il y avait… une sorte de perturbation. Aussi seule qu'elle pouvait se sentir, l’infant qu’elle portait ne cessait d'intervenir. Que ce soit dans le flux de son énergie, tout semblait se réunir en ce point sous son abdomen. Comme si l'harmonie de ce moment semblait de temps à autre être interrompue par les dissonances de cet être incontrôlable et imprévisible.

 

Elle tenta alors de cesser de lutter contre cette présence, car Alakai réalisait désormais,  avec tendresse et horreur, qu’elle ne serait plus jamais seule. Elle s'immergea sous l'eau et la sentit si pure, pénétrer à nouveau son corps entier, et cette fois ci, elle accepta le son des battements du petit cœur de son infant. Le tintement pur de ses pulsations ne suivait cependant pas les battements vifs et rapides de sa mère.. 

 

Alakai se redressa. Les gouttes perlaient, glissant sur sa peau. Elle savait maintenant.

GALERIE

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